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Vélos partagés :

l'inévitable tragédie des biens communs ?

Garés avec la selle ou les freins cassés, abandonnés la roue voilée... les Vélib' et autres véhicules partagés sont vandalisés ä un point tel que leur gestion en est plombée. Un signal peu encourageant pour la "société du partage"... Quels sont les ressorts de ces comportements, et pourquoi certains systèmes, eux, fonctionnent?

 

Emmanuel MONNIER

© Science & Vie - 09 2018 - page 46-47

 

Les vélos partagés ont tout d'une bonne idée pour désengorger et dépolluer les villes. Las, le vandalisme massif subi par ces deux-roues en libre-service menace de faire dérailler les projets. Et les mêmes incivilités ont été observées en Belgique, Italie, Chine...

 Faut-il s'en étonner ? Après tout, pourquoi prendre soin d'un bien qui ne vous appartient pas, si cet effort ne vous rapporte rien ? Question vitale pour l'avenir de cette "société du partage" dont on prophétise l'avènement.

 

L'écologue Garrett Hardin, de l'université de Californie, prédisait en 1968 la dégradation inévitable de toute ressource partagée en libre accès. Il prit pour cela l'exemple d'un pré que des éleveurs partagent pour faire paitre leurs troupeaux. L'intérêt de chacun est d'y mener un maximum de bêtes. Sauf que chaque bête supplémentaire consomme le pâturage et le dégrade. Résultat? La surpopulation détruit le pré et conduit ä la ruine de tous. Un funeste enchainement que Hardin avait qualifié de "tragédie des communs". Serait-ce le destin des Vélib' et de toute ressource partagée ? Pas si sûr.

 

Elinor Ostrom, Prix Nobel d'économie 2009, a démontré que de nombreux biens (forêts, pêcheries, cultures...) ont au contraire été durablement gérés en commun. A condition que certaines règles aient été édictées, avec des sanctions, même faibles, pour ceux qui ne coopéraient pas. Ostrom observait que, plutôt que chercher à maximiser son profit personnel, chacun faisait le plus souvent passer l'intérêt de la communauté avant le sien.

 

Pourquoi? "L'origine de la coopération" est l'une des grandes questions de la biologie de l'évolution souligne Jean-Baptiste André, qui l'étudie au département d'Études cognitives de l'Ecole normale supérieure. "L'être humain a une capacité à coopérer vraiment spécifique."

 

SOIGNER SA RÉPUTATION

 

Dès 15 mois, les enfants rejettent une répartition inéquitable, même si elle ne les lèse pas. Ce qui semble a priori incompatible avec la logique darwinienne. On comprend que les fourmis se sacrifient pour la fourmilière : comme elles ont les mêmes gènes que la reine, sa survie favorise leurs propres gênes. Ou qu'une lionne s'associe à d'autres pour attraper une proie.

 

Mais en quoi ressentir le besoin de prendre soin de biens partagés favorise-t-il la survie de nos gênes ?

 

Pour Jean-Baptiste André, le mot-clé est la "réputation" : "Ces comportements s'expliquent par un mécanisme dans lequel j'ai un intérêt à coopérer.

 

Parce que cela me donne une bonne réputation, qui va me permettre d'être plus souvent choisi comme partenaire et d'en tirer des bénéfices sociaux." Coopérer serait donc bien, sur le long terme, un comportement gagnant. "Lorsqu'un ami vous demande de l'aider, si vous refusez il va s'en souvenir. Il ya un coût social important.

 

Cet égoïsme ne sera pas mortel en soi. Mais lorsque Homo sapiens vivait en petits groupes, celui qui était rejeté du clan ne survivait pas longtemps. Une pression constante a donc favorisé ceux qui étaient les mieux acceptés par les autres. C'est-à-dire ceux qui coopéraient et avaient ainsi bonne réputation.

 

Voilà qui éclaire certains succès de l'économie du partage : nous coopérons d'autant plus que cela se sait. "Airbnb, BlablaCar ou eBay ont mis en place des systèmes de réputation qui se révèlent très efficaces. Saccager un appartement est risqué parce que la plate-forme met en ligne tous les commentaires. Dans le cas du Vélib', c'est l'anonymat qui a fait la différence", constate Vincent Malardé, spécialiste de l'économie collaborative ä l'université Rennes 1.

 

QUESTION DE CONFIANCE

 

"Le paramètre-clé, pour ces plates-formes qui mettent en relation des gens qui ne se connaissent pas, c'est de créer de la confiance confirme Thierry Pénard, professeur d'économie ä l'université Rennes 1. Or il n'y a contrat réciproque que si les tricheurs sont démasqués et sanctionnés. "Quand vous partagez un vélo, si vous savez que les autres n'en prennent pas soin, cela augmente la probabilité que vous fassiez de même", explique Stéphane Debove, docteur en psychologie évolutionnaire. D'ailleurs, les enquêtes montrent que la France ou la Chine sont justement des pays où la confiance dans les autres est en moyenne plutôt faible.

 

"Je ne serais pas étonné qu'on trouve une corrélation entre ce niveau de confiance dans les autres et le degré de vandalisme, avance Thierry Pénard. Il suffit qu'une minorité d'utilisateurs ne soient pas coopératifs pour que la confiance se dégrade très vite. "D'où l'importance de la renforcer, en dissuadant d'une part ceux qui ne voudraient pas jouer le jeu, mais aussi en faisant disparaitre toute trace visible de vandalisme.

 

Les biologistes nous préviennent: il n'y a pas de coopération s'il y a impunité. Et il n'y aura pas d'économie du partage réussie sans contrôle social institutionnalisé. Avec tous les risques que cela comporte pour les atteintes à la vie privée.

 

Emmanuel MONNIER

 

 

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