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Éric Charles, 55 ans, est médecin praticien
hospitalier à Limoges, chef de service de psychiatrie adulte et
universitaire. La psychiatrie était pour lui une spécialisation, pas
une vocation, mais il a adoré. Il pratique la psychologie et aussi
la pharmacologie et les neurosciences. Il touche au fonctionnement
global de l'être humain, du corps relié à l'esprit et inversement.
La psychologie est un des quatre piliers de l'entraînement qui prend
beaucoup d'importance.
Le Cycle : Que faisiez-vous avec la FFC à Flamanville pendant une
Coupe du monde de cyclo-cross? Vous deviez être perdu ...
Éric Charles : Il y a six ans, j'ai créé une unité de
psychopathologie du sport pour prendre en charge des athlètes de
haut niveau en souffrance psychique. J'ai une sensibilité
particulière par rapport au sport que j'adore et pratique. J'avais
été sollicité à la fois par le pôle Espoir cyclisme de Guéret pour
faire des bilans qui sont devenus obligatoires et par le club de
basket du Limoges CSP, champion d'Europe. Il y a trois ans,
Jean-Baptiste Quiclet, directeur de la performance de la formation
Decathlon, m'a contacté. Il voulait une cellule psychologique auprès
de l'équipe professionnelle, en défricheur. De fil en aiguille, j'ai
commencé aussi à travailler pour la FFC. C'est novateur.
Aujourd'hui, dans le peloton WorldTour, il y a une seule autre
structure à ma connaissance qui a un psychiatre, Ineos Grenadiers.
LC : Le cyclisme n'est pas bon pour la santé psychologique ...
EC : Au contraire, en général! Mais en particulier, sa pratique à
haute dose et professionnelle fait que s'ajoute à la souffrance
physiologique, seule à être mise en avant naguère, une autre
souffrance additionnelle: psychique. Cela représente une charge
mentale et une fatigue aussi dure que celle physique. Mon rôle est
de dire que quelqu'un qui est en bonne santé, qui va bien
mentalement, sera performant. La préparation mentale ne sert à rien
si l'on ne va pas bien avec une charge psychologique trop forte. La
FFC m'a demandé de créer une cellule, un plan santé mentale sur
quatre ans. Certain(e)s athlètes jeunes, des grand(e)s Espoirs ont
fait des burn-out, des bored-out. Je vois des routiers, pistards,
pilotes BMX parfois épuisés psychologiquement à cause des
différentes implications relationnelles avec les entraîneurs, les
diététiciens, les directeurs sportifs, le kiné, le préparateur
mental, les médecins, les community managers, l'attaché de presse,
avec l'envoi permanent des fichiers, les réseaux sociaux, les
médias, le manque de résultats. C'est de plus en plus une charge
mentale excessive. Aujourd'hui, le sport de haut niveau, le cyclisme
en particulier, ce sont des outils et des datas de tous les côtés,
un environnement, un encadrement, une médicalisation qui est trop
forte, une sollicitation- pression quasi permanente.
LC : Est-ce un phénomène nouveau?
EC
: Avant, il n'y avait pas tout ça et bien moins d'entraînement
surveillé, de stages, de capteurs de tous ordres. Avec Strava, les
plates-formes internes, les bilans permanents, on peut savoir tout
sur rien à interpréter différemment par plusieurs personnes. En
plus, il y a la géolocalisation quotidienne culpabilisante, la
surveillance par rapport au dopage, des contrôles qui peuvent être
faits à tout moment. C'est une charge mentale de plus. On disait que
les coureurs étaient « chargés » [dopés, ndlr], mais là, on les
charge encore plus, différemment bien sûr, mais c'est pesant. C'est
un vrai questionnement. Le mieux est l'ennemi du bien. C'est
compliqué pour des athlètes de plus en plus jeunes qui débarquent.
C'est nouveau aussi. A 17 ans, ils sont déjà pros, font des
déplacements fréquents, loin de leur cellule familiale, comme des
adultes. Ils doivent s'autonomiser très tôt avec une foultitude de
connexions. On pourrait penser que le vélo est un super sport pour
s'épanouir, voyager, mais les charges mentales qu'on n'arrive pas à
faire baisser peuvent s'accumuler pour un épuisement qui fixera le
burn-out.
LC: Faites-vous un diagnostic assez vite?
EC : Il le faut. La phase avant ce burn-out est le syndrome de
surentraînement qui a trois niveaux plus ou moins graves. En
débarquant dans le cyclisme, j'ai découvert une approche de ce
syndrome uniquement biologique. C'était par exemple l'effondrement
du taux de testostérone dans le sang. C'était d'ailleurs assez
paradoxal parce qu'on me disait syndrome de surentraînement chez
untel à cause de ces taux, et moi, je disais : « Non !
Objectivement, d'un point de vue psychologique, il n'y a pas ce
syndrome chez lui, il ne le sent pas ». C'est seulement quand on
perçoit psychologiquement ce surentraînement qu'arrive le risque de
burn-out. Et si c'est le cas, l'évolution naturelle est la
dépression.
LC : Votre objectif est de lutter contre cette dépression latente
...
EC : Oui, agir le plus tôt possible et ne pas arriver au moment où
elle est installée. Ce n'est pas simple. J'ai eu lors d'un congrès
sur la charge mentale des médecins d'équipes qui sont venus me voir
et m'ont posé la question de savoir si c'est plus compliqué chez les
cyclistes femmes à haut niveau. Il y a eu pas mal de cas médiatiques
récemment. Elles n'ont pas plus de difficultés psychologiques, en
revanche, elles ont plus facilement tendance à aller se confier, à
en parler et à être dans la demande d'aide sur le plan mental. Les
hommes, sans généraliser, gardent plus cela pour eux et « pètent les
plombs » ... tout seuls. J'ai mené une étude sur les troubles du
comportement alimentaire chez les sportifs de haut niveau aussi. Il
existe beaucoup d'attitudes fragilisantes par rapport à
l'alimentation, au poids. On croit faussement que cela concerne
principalement les filles. En fait, non, c'est une vraie fragilité
non-genrée. Dans le cyclisme, on a une forte vigilance maintenant
avec les troubles du comportement alimentaire.
LC : Le cas de la lauréate du Tour de France femmes sous les 50
kg a été décrié par des adversaires, comme l'absence de règles ...
EC : Le problème, c'est l'image que ça renvoie pour des filles qui,
en difficulté, se disent effectivement « il faut que je sois à ce
poids-là, parce que sinon, je ne réussirai pas ». C'est très
compliqué pour moi de voir quelqu'un qui va gagner le Tour de France
féminin avec un poids qui, si elle était dans mon unité, serait
transférée en service d'urgence. C'est-à-dire que je ne la garderais
même pas dans mon service pour la soigner, tellement j'aurais peur.
Pour les garçons aussi, avec la « maigreur attitude », j'ai vu des
fixations terribles sur leur poids, une obsession de perte avec des
conduites anorexiques, à l'origine de troubles ensuite de type
dépression.
LC : Et comment cela se répare-t-il? Leur dit-on de manger?
EC : L'idée est d'arriver à faire accepter à l'athlète qu'il a un
poids de forme et que c'est une fausse croyance que de penser qu'il
faut être extrêmement bas pour être performant. Un grimpeur va vous
expliquer que s'il perd un kilo, ça va être tant de watts de moins à
développer pour les cols. Mais en même temps, ce kilo qu'il n'arrive
pas à perdre, alors qu'il est déjà très bas en taux de masse grasse,
a des conséquences psychologiques sur les contraintes, les
dérèglements hormonaux et la fatigue que cela entraine. Il n'existe
pas de grands leaders qui sont mal dans leur peau. Ou alors ils
tiennent sur le court terme, par épisodes, mais pas sur le long
terme. Beaucoup de champions dans différents sports ont parlé a
posteriori de dépression puis d'addictions. André Agassi a expliqué
une fois sa carrière finie qu'il détestait le tennis.
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LC: On voit un psychiatre prescrire des médicaments, des
calmants, des benzodiazépines. Est-ce moins médicamenteux dans le
cyclisme?
EC : Cela fait vingt ans que je suis psychiatre, je connais les
dérives anciennes comme l'utilisation du Stilnox, un somnifère qui
était écrasé pour ses effets un peu hallucinogènes combine à de
l'alcool pour halluciner et dormir sans se souvenir de rien. Ce sont
des choses sur lesquelles on fait extrêmement attention. C'était le
problème aussi du dopage, porte d'entrée vers les addictions et à
l'inverse les addictions étaient une porte d'entrée vers le dopage
avec un lien très fort entre les deux. Maintenant, ces deux aspects,
le poids où il y a des préventions particulières qu'on cerne mieux
et la charge mentale avec tout ce fonctionnement 2.0 pesant, sont
les deux gros totems du vélo. Si je suis la Fédération et une équipe
professionnelle, c'est que les choses ont extrêmement évolué. On a
un sport vraiment plus sain. Je le dis clairement: il y a quinze
ans, je n'aurais pas pu mettre un pied dans un peloton.
LC: Ce n'est pas évident d'arriver avec votre étiquette de psy
...
EC : Si les fragilités de certains que je sens sont exprimées, on ne
les cache pas et elles ne sont pas masquées par le dopage. C'est bon
signe s'il y a une demande. Il existait une grande réticence par
rapport à la psychiatrie de premier abord: « Est-ce que je Wise
parler de mes problèmes, de mes difficultés sans paraitre faible ? »
C'était difficile a priori. Depuis un an, je suis extrêmement
surpris par les demandes et à quel point elles affluent.
Contrairement à tous les autres encadrants dans l'équipe, je suis le
seul à ne pas être là pour entretenir la pression de la performance.
Tout le monde est content de parler, de fait. Normalement, les
entraineurs confidents servent un peu aussi à cela. Mais ils
changent assez souvent, le turn-over existe. Moi, je suis un
référent sur lequel les jeunes ou les adultes peuvent s'appuyer pour
essayer de comprendre un peu les phénomènes de burn-out.
LC : Le psy a-t-il un rôle pédagogique?
EC : Les sportifs aiment beaucoup qu'on leur explique les choses.
Quand ils me parlent et qu'ils me disent qu'ils ressentent leurs
souffrances et difficultés, le fait qu'ils aient en face quelqu'un
qui leur dit « c'est normal, ton fonctionnement, ta réaction par
rapport à la pression elle est normale », c'est rassurant si c'est
un psy qui le formule. Si effectivement je constate que ça a
basculé, qu'on est déjà dans un épisode dépressif, dans ces cas-là,
il faut traiter.
LC: Et le traitement se fait comment pour un cycliste dépressif?
EC : Quand on est dans des dépressions plutôt légères à modérées,
c'est un travail de psychothérapie, on fait des échanges, on parle.
Si c'est une dépression qui est plus sévère, c'est parfois le
traitement antidépresseur en évitant certaines molécules avec
dépendance et accoutumance. Ce type de produits ne va modifier ni
dans un sens ni dans l'autre les performances. Donc c'est efficace
rapidement. Les dépressions sont plus fréquentes qu'auparavant à
cause des charges mentales qui sont bien supérieures. Je pense qu'il
y a aujourd'hui beaucoup plus de souffrance psychique dans le monde
du sport de haut niveau.
LC : Cette explosion de la charge mentale et de la souffrance
psychique anxiogène est aussi dans le monde de la performance en
général, non?
EC : Oui, le commun des mortels utilise plus d'antidépresseurs comme
il y a davantage de sportifs qui ont une charge mentale qui,
peut-être, les rend nécessaires pour eux aussi. Je le retrouve dans
une autre partie de ma clientèle que sont les médecins qui me le
confirment. Je prends en charge aussi les soignants. Il y a dans
l'imagerie populaire qu'un sportif est heureux, va bien, fait un
métier plaisir. On a beaucoup moins conscience chez eux de cette
notion de dépression, de souffrance psychique possible chez ces
athlètes de haut niveau par rapport au commun des mortels. Et
pourtant! Les « fais-toi plaisir », « je me suis fait plaisir » sont
galvaudés chez les pros. C'est un métier où le plaisir est ardu.
Alors quand j'en vois qui sont en difficulté, dans le dur, la
première étape est justement de reprendre ce plaisir sur un vélo.
LC : C'est un autodiagnostic pour tout cycliste qui permet de
savoir si sa pratique est bonne pour sa santé ...
EC : Oui. Le déplaisir s'il est ressenti, il faut l'enlever pendant
un moment pour essayer de retrouver du plaisir. Si un cycliste est
en difficulté, je vais le questionner, je vais lui dire « est-ce que
tu te divertis sur le vélo ? » Si c'est non, gagner des courses,
faire des points UCI devient superfétatoire. On ne vient jamais au
vélo par hasard. On essaie de comprendre pourquoi on en fait. Le
manque de plaisir est le premier symptôme de surentraînement aussi
chez des amateurs qui basculent dans l'addiction au sport, c'est la
bigorexie. Je vois aussi maintenant des équipes épanouies avec
quelques moments durs. Je suis là pour la prévention, pour
anticiper. On aborde aussi les problèmes personnels. Les enfants par
exemple qui arrivent dans un couple avec un athlète créent de la
charge mentale. Cela peut booster mais si cela ne va pas à la
maison, sur le vélo, c'est dur.
LC : Le vélo est toujours un vrai bénéfice pour le mental de tous
les non-professionnels ...
EC : Bien sûr! Chez monsieur Tout- le-Monde, un cyclosportif, avoir
une activité régulière mesurée apporte de la plasticité mentale.
Cela améliore le fonctionnement du cerveau. Des études précises
montrent que cela permet de créer de nouveaux neurones, la
néoneurogenèse. C'est un formidable antidépresseur qui combat aussi
les troubles anxieux, le stress. Pédaler en groupe en extérieur dans
la campagne s'avère excellent. Cela combine les effets directs de
l'activité physique pure et ceux de la socialisation aussi. Allez
dehors, pitié pas en salle, moins de home trainer! Disons que pour
les professionnels en 2026, leur métier, pédaler, est presque devenu
plus dur mentalement que physiquement et que c'est l'inverse pour
les amateurs du dimanche.
LC: Toutes les équipes pros auront elles leur psychiatre bientôt?
EC : C'est l'avenir, c'est un beau métier. Cela va prendre de
l'importance. Mais ce serait bien si les gens étaient compétents.
Pour l'aspect psychologique, il faudra d'autres médecins psychiatres
diplômés. C'est rassurant pour tout le monde, encadrement compris.
Ce sera sous la condition de faire attention à tous ceux qui
gravitent autour, voire sont toujours dans les équipes, qui n'ont
pas de diplôme ou qui ont vaguement fait des petites formations, qui
amènent des recettes miracles comme j'ai pu le constater, sans
validité ni rigueur scientifique. Ces gens ont fait et peuvent faire
du mal aux athlètes, avec de la manipulation, parfois de l'emprise.
Le sport cycliste a ses oripeaux. N'importe qui ne pratique pas
l'hypnose médicale par exemple. Pour les cyclos, si vous pédalez de
manière automatisée, trop, sans réel plaisir parce qu'il faut
pédaler, parce que si vous ne pédalez pas, vous ne vous sentez pas
bien, je conseille de consulter votre médecin ou un praticien du
sport qui saura vous orienter si besoin vers des spécialistes
d'addictions comportementales.
LC : Votre métier est de poser des questions et vous avez été
obligé de répondre à celles du Cycle ...
EC : Oui, cela me change. Cela fait vingt ans qu'on me dit que
j'aurais toujours beaucoup de travail. C'est le cas. Mais votre
interview m'a mentalement détendu: ne pas travailler et parler.
Preuve qu'on en a tous besoin.
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