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LES CAHIERS SCIENCE&VIE

N° 227 MARS-AVRIL 2026

"Notre approvisionnement énergétique reste aussi fossile qu'il y a vingt ans. »

Entretien avec Jean-Marc Jancovici

 Propos recueillis par Anne Lefevre-Balleydier

POUR LIMITER LE RECHAUFFEMENT DE LA PLANETE A + 2°C, IL FAUDRAIT BAISSER LES EMISSIONS DE 5% PAR AN

L'HYDROÉLECTRICITÉ CONSTITUE HORS BIOMASSE LA PREMIÈRE SOURCE D'ÉNERGIE RENOUVELABLE

La baisse récente des émissions mondiales reste trop faible pour infléchir la trajectoire du réchauffement,

malgré l'affichage de politiques de transition énergétique.

Pris dans la tempête climatique, économique et industrielle,

l'essor de l'éolien et du solaire demeure contraint par leur nature intermittente.

"Notre approvisionnement énergétique reste aussi fossile qu'il y a vingt ans. »

Entretien avec Jean-Marc Jancovici

Propos recueillis par Anne Lefevre-Balleydier

 

Cahiers de Science & Vie : On imagine souvent qu'une nouvelle source d'énergie remplace la précédente. Vous affirmez au contraire qu'elles s'additionnent. Pourriez-vous expliquer ce mécanisme et ce qu'il implique à l'échelle locale ?

 

Jean-Marc Jancovici : L'idée de transition locale ne s'applique qu'imparfaitement au monde dans lequel nous vivons, car notre économie est désormais complètement mondialisée. Le vernis de ma table vient de la pétrochimie : l'acier de mes clés suppose du minerai importe : même les objets les plus simples comportent des éléments qui ont parcouru plusieurs continents. Ce constat a une traduction économique : aujourd'hui, les échanges internationaux représentent environ 60 % du PIB mondial. Avec une telle imbrication, parler de transition énergétique locale n'a pas beaucoup de sens. À l'échelle du globe, notre approvisionnement énergétique reste toujours aussi fossile qu'il y a vingt ans. Bien sur, nous sommes capables de fabriquer des panneaux solaires et des éoliennes. Seulement, personne ne sait a quel rythme et a quel cout nous pourrions le faire si le monde ne reposait que sur l'énergie solaire et éolienne. Naturellement, cela n'empêche pas de réduire localement la dépendance aux combustibles fossiles. La France, par exemple, peut y parvenir en remplaçant les chaudières au fioul et au gaz par des pompes à chaleur. Et il y aura alors moins d'émissions de gaz à effet de serre. Mais si notre mode de vie ne change pas, peut-on imaginer que nous pourrons totalement décarboner notre économie ? Je ne le crois pas. Qu'on puisse avoir des gains significatifs, oui. La nucléarisation du système électrique, entre le début des années 1980 et la fin des années 1990, a permis une baisse de 30 % des émissions de dioxyde de carbone (CO2) en France, le principal gaz a effet de serre, alors que le pouvoir d'achat et la demande d'électricité augmentaient. Mais, dans le même temps, on a aussi consommé de plus en plus d'essence et de gaz ...

 

CSV : Avec Donald Trump et le retour du climato-scepticisme, doit-on revoir nos ambitions ? Quels objectifs se fixer?

 

J-M. J. : Le climatoscepticisme de la population américaine n'a pas radicalement change : les enquêtes d'opinion révèlent plutôt une grande stabilité, avec environ 80 % des électeurs républicains qui sont climatosceptiques, contre 20 % des Démocrates. Maintenant, en matière de politiques publiques, il y a clairement une régression. Mais les positions de l'administration ne sont pas forcément suivies par les entreprises, et d'autres pays continuent d'avancer.

Les plus actifs restent les Européens - même si, souvent, c'est à leur corps défendant - ainsi que le Japon. L'Europe est depuis plusieurs années en décrue énergétique subie.

 

Après le déclin de sa production de charbon à partir des années 1980, elle a vu baisser ses approvisionnements en gaz (provenant de la mer du Nord) et en pétrole conventionnel âpres leurs pics de production (respectivement en 2005 et 2008) - l'essor du non-conventionnel ayant surtout profité à l'Amérique du Nord et aux pays émergents. Sur le plan de ses émissions de CO2, le choc pétrolier de 1979 a mis fin a leur hausse, et la baisse s'est accélérée âpres 2008 : elle était en moyenne de 2,5 % par an dans la décennie 2010. Ensuite, il y a eu une forte chute avec la pandémie de COVID-19, et depuis les émissions n'ont diminué que de 0,4 % par an. Or, pour limiter le réchauffement moyen de la planète à +2 C, il faudrait dès maintenant baisser les émissions mondiales de 5 % par an. De plus, si l'Europe parait bien placée, comme notre économie est mondialisée, c'est surtout l'empreinte carbone qui importe.

Et elle diminue bien moins vite que les émissions ...

 

CSV : Les pays pauvres, moins responsables du changement climatique que les pays riches, en subissent déjà les conséquences. Doit-on répartir différemment les efforts ?

 

J-M.J. : L'argument consistant à dire que les pays riches ont profité massivement d'un modèle fondé sur les combustibles fossiles est parfaitement recevable. En revanche, l'utiliser comme prétexte pour continuer à brûler du charbon ou du pétrole sans retenue me semble difficilement justifiable. Il serait bien plus constructif pour les pays émergents de réclamer des transferts de technologies leur permettant de développer une agriculture bas carbone, des logements bas carbone, des déplacements bas carbone, etc. Or l'Inde, par exemple, s'équipe actuellement à toute vitesse de centrales à charbon, parce qu'elle dispose d'un charbon abondant et bon marché : garantir à court terme l'accès de tous à l'électricité l'emporte largement pour ses dirigeants sur la nécessité de préserver le climat à moyen et long terme.

 

CSV : Quels sont justement les obstacles à lever pour arriver à une neutralité carbone ?

 

J-M.J. : Le principal obstacle, c'est notre cerveau : nous avons d'immenses difficultés a résister a la logique d'accumulation. Prenez le logement : nous sommes passés en France de 25 m2 habitables par personne entre les chocs pétroliers des années 1970 et la fin des années 1990 a environ 40 m2 aujourd'hui. Ce n'est pas la technique qui a imposé cette hausse, mais nos choix. Idem pour la voiture : après-guerre, la France comptait 2,5 millions de véhicules particuliers : de nos jours, on en dénombre 40 millions. Or l'automobile n'a pas simplement remplacé la marche à pied ou le cheval. Partout, les gens se sont mis à aller plus loin pour un même temps de déplacement.

 

Résultat, la voiture a façonné l'étalement urbain et créé sa propre dépendance. Et si demain les véhicules deviennent deux fois plus efficaces, la réaction la plus probable ne serait pas la sobriété, mais d'aller encore plus loin, par exemple pour les week-ends. C'est tout le défi de l'action publique : ses leviers ne fonctionnent vraiment que lorsque les individus atteignent un seuil de satiété, quand ils acceptent de ne pas consommer toujours plus.

CSV : Et dans quel secteur devrait-on concentrer les efforts ?

 

J-M.J. : Il faut agir partout : transports, logements, agriculture, industrie. Mais la première bataille reste mentale : accepter de plafonner notre consommation. Les solutions techniques, nous les connaissons : rénover massivement les logements plutôt que construire toujours plus ; réduire progressivement la taille des cheptels : réintroduire les légumineuses et les haies pour restaurer les sols, améliorer l'infiltration de l'eau et la productivité agricole ; limiter le nombre et la taille des véhicules : réduire la production industrielle en limitant la demande.

 

Deux secteurs restent particulièrement complexes sans sobriété : l'industrie, qui ne pourra pas être totalement décarbonée si nous continuons à acheter autant d'objets ; les déplacements, où l'augmentation continue des distances annule les gains techniques. Et il y a un domaine pour lequel le débat est sans doute moins évident qu'il n'y parait, à savoir celui de notre production d'électricité : je n'ai pas encore d'opinion arrêtée sur la répartition optimale entre nucléaire et renouvelables.

 

CSV : Vous évoquiez son impact sur la baisse de nos émissions carbonées : quel pourrait être le plafond d'électricité nucléaire à l'horizon 2050 ?

 

J-M.J. : La première limite du nucléaire porte sur la vitesse de déploiement : construire des réacteurs prend du temps.

 

La seconde concerne l'uranium 235 : si le monde augmente massivement sa part de nucléaire, la disponibilité de la ressource pourrait devenir une contrainte. D'un autre côté, quand on parle d'énergies renouvelables, les gens pensent surtout a l'éolien et au solaire, dont la production est en augmentation : personne n'évoque spontanément l'hydroélectricité, qui constitue pourtant hors biomasse la première source d'énergie renouvelable que nous consommons, ni le biogaz. Or les premières se distinguent des secondes par le fait qu'elles ne sont pas pilotables.

C'est un vrai problème, car notre société s'est structurée autour d'une électricité disponible à tout instant : ni un dentiste, ni un professeur, ni une usine, ni un supermarché ne peuvent facilement caler leur activité sur le vent ou le soleil. Et de ce point de vue, le nucléaire n'est pas un bon « backup » : utilisé seulement quand il n'y a ni soleil ni vent, son facteur de charge diminue et son coût au kilowattheure augmente. Il faudrait donc pouvoir convertir l'éolien et le solaire en sources d'énergie pilotables. Certains affirment que nous y parviendrons facilement, d'autres estiment que c'est impossible a large échelle. Je ne sais pas qui a raison ... et nous le saurons peut-être trop tard ! Pour l'heure, bien des pays n'affichent pas l'intention de miser sur le nucléaire. Ainsi en Europe, l'Espagne a peu de centrales et ne souhaite pas les remplacer, I 'Italie pas du tout, la Pologne n'a encore rien lance et Allemagne a décide de sortir du nucléaire. D'ailleurs, on notera que ce pays n'a pas réussi à compenser l'intermittence du soleil et du vent : bien qu'ayant installe 160 gigawatts de solaire et d'éolien, ses capacités pilotables restent d'environ 100 gigawatts, comme au début des années 2000 ! Résultat, pour supprimer le charbon, elle souhaite construire 20 gigawatts de centrales au gaz.

 

CSV : Au-delà de cet arbitrage, les efforts doivent donc viser à réduire la consommation. Mais comment rendre la sobriété désirable ?

 

J-M.J. : Imposer la sobriété à une population qui n'en a pas envie est très compliqué. Il y a certains domaines dans lesquels on peut y parvenir, parce qu'elle offre une contrepartie tangible et immédiate. Par exemple, en matière de transports, c'est le cas du vélo électrique. Pour ceux qui vivent à moins de 15 km de leur travail, c'est une option envisageable. Ses bénéfices sont immédiats : moins de stress pour se garer, de l'exercice et des bénéfices pour la santé, et un cout nettement inférieur à celui d'une voiture. C'est aussi bon pour le climat, sauf bien sur si les économies sont reportées sur l'achat de billets d'avion, auquel cas tout son intérêt est annulé ! Or c'est typiquement pour les avantages immédiats que les gens l'adoptent, et non pas pour « sauver le climat > : la preuve, bien des Parisiens circulent aujourd'hui à vélo, sans que cela ne diminue leurs émissions de CO puisqu'ils pourraient se déplacer en métro. Mais je dois dire qu'il y a d'autres domaines ou il est plus difficile d'avoir des arguments convaincants : par exemple, en matière de sobriété vestimentaire ou numérique.

 

CSV : Dans un entretien récent, vous évoquiez l'action collective comme remède a l'écoanxieté. Pouvez-vous nous en dire plus ?

 

J-M.J. : On m'avait demandé si j'étais écoanxieux. J'ai répondu que j'avais la chance d'être entouré de gens qui prennent la question du réchauffement climatique au sérieux. L'écoanxiété se développe d'autant plus qu'on se sent seul face au problème. Quand votre métier ou votre engagement associatif consiste à s'en occuper, cela va déjà nettement mieux. C'est dans cet esprit que j'ai fonde le Shift Project en 2010. Il s'agissait de rassembler et mettre en réseau un maximum d'acteurs du monde économique, des gens qui de l'intérieur du système, peuvent véritablement faire bouger les lignes. Et quinze ans plus tard, j'ai le sentiment que ce travail n'a pas été inutile : nous ne sommes sans doute pas pour rien dans le retour d'une planification écologique au sein du gouvernement français, ou dans le fait que la décarbonation rejoigne maintenant la question de la souveraineté. Dans le numérique, dans la santé, on voit les préoccupations évoluer. En somme, tout n'est pas perdu.

 

Et comme le disait Yann Arthus-Bertrand, il est trop tard pour être pessimiste ...

 

 

 

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