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"Notre
approvisionnement énergétique reste aussi fossile qu'il y a vingt
ans. »
Entretien avec Jean-Marc Jancovici
Propos
recueillis par Anne Lefevre-Balleydier
Cahiers de Science & Vie : On imagine souvent qu'une nouvelle source
d'énergie remplace la précédente. Vous affirmez au contraire
qu'elles s'additionnent. Pourriez-vous expliquer ce mécanisme et ce
qu'il implique à l'échelle locale ?
Jean-Marc Jancovici : L'idée de transition locale ne s'applique
qu'imparfaitement au monde dans lequel nous vivons, car notre
économie est désormais complètement mondialisée. Le vernis de ma
table vient de la pétrochimie : l'acier de mes clés suppose du
minerai importe : même les objets les plus simples comportent des
éléments qui ont parcouru plusieurs continents. Ce constat a une
traduction économique : aujourd'hui, les échanges internationaux
représentent environ 60 % du PIB mondial. Avec une telle
imbrication, parler de transition énergétique locale n'a pas
beaucoup de sens. À l'échelle du globe, notre approvisionnement
énergétique reste toujours aussi fossile qu'il y a vingt ans. Bien
sur, nous sommes capables de fabriquer des panneaux solaires et des
éoliennes. Seulement, personne ne sait a quel rythme et a quel cout
nous pourrions le faire si le monde ne reposait que sur l'énergie
solaire et éolienne. Naturellement, cela n'empêche pas de réduire
localement la dépendance aux combustibles fossiles. La France, par
exemple, peut y parvenir en remplaçant les chaudières au fioul et au
gaz par des pompes à chaleur. Et il y aura alors moins d'émissions
de gaz à effet de serre. Mais si notre mode de vie ne change pas,
peut-on imaginer que nous pourrons totalement décarboner notre
économie ? Je ne le crois pas. Qu'on puisse avoir des gains
significatifs, oui. La nucléarisation du système électrique, entre
le début des années 1980 et la fin des années 1990, a permis une
baisse de 30 % des émissions de dioxyde de carbone (CO2) en France,
le principal gaz a effet de serre, alors que le pouvoir d'achat et
la demande d'électricité augmentaient. Mais, dans le même temps, on
a aussi consommé de plus en plus d'essence et de gaz ...
CSV
: Avec Donald Trump et le retour du climato-scepticisme, doit-on
revoir nos ambitions ? Quels objectifs se fixer?
J-M. J.
: Le climatoscepticisme de la population américaine n'a pas
radicalement change : les enquêtes d'opinion révèlent plutôt une
grande stabilité, avec environ 80 % des électeurs républicains qui
sont climatosceptiques, contre 20 % des Démocrates. Maintenant, en
matière de politiques publiques, il y a clairement une régression.
Mais les positions de l'administration ne sont pas forcément suivies
par les entreprises, et d'autres pays continuent d'avancer.
Les
plus actifs restent les Européens - même si, souvent, c'est à leur
corps défendant - ainsi que le Japon. L'Europe est depuis plusieurs
années en décrue énergétique subie.
Après
le déclin de sa production de charbon à partir des années 1980, elle
a vu baisser ses approvisionnements en gaz (provenant de la mer du
Nord) et en pétrole conventionnel âpres leurs pics de production
(respectivement en 2005 et 2008) - l'essor du non-conventionnel
ayant surtout profité à l'Amérique du Nord et aux pays émergents.
Sur le plan de ses émissions de CO2, le choc pétrolier de 1979 a mis
fin a leur hausse, et la baisse s'est accélérée âpres 2008 : elle
était en moyenne de 2,5 % par an dans la décennie 2010. Ensuite, il
y a eu une forte chute avec la pandémie de COVID-19, et depuis les
émissions n'ont diminué que de 0,4 % par an. Or, pour limiter le
réchauffement moyen de la planète à +2 C, il faudrait dès maintenant
baisser les émissions mondiales de 5 % par an. De plus, si l'Europe
parait bien placée, comme notre économie est mondialisée, c'est
surtout l'empreinte carbone qui importe.
Et elle
diminue bien moins vite que les émissions ...
CSV
: Les pays pauvres, moins responsables du changement climatique que
les pays riches, en subissent déjà les conséquences. Doit-on
répartir différemment les efforts ?
J-M.J.
: L'argument consistant à dire que les pays riches ont profité
massivement d'un modèle fondé sur les combustibles fossiles est
parfaitement recevable. En revanche, l'utiliser comme prétexte pour
continuer à brûler du charbon ou du pétrole sans retenue me semble
difficilement justifiable. Il serait bien plus constructif pour les
pays émergents de réclamer des transferts de technologies leur
permettant de développer une agriculture bas carbone, des logements
bas carbone, des déplacements bas carbone, etc. Or l'Inde, par
exemple, s'équipe actuellement à toute vitesse de centrales à
charbon, parce qu'elle dispose d'un charbon abondant et bon marché :
garantir à court terme l'accès de tous à l'électricité l'emporte
largement pour ses dirigeants sur la nécessité de préserver le
climat à moyen et long terme.
CSV
: Quels sont justement les obstacles à lever pour arriver à une
neutralité carbone ?
J-M.J.
: Le principal obstacle, c'est notre cerveau : nous avons d'immenses
difficultés a résister a la logique d'accumulation. Prenez le
logement : nous sommes passés en France de 25 m2 habitables par
personne entre les chocs pétroliers des années 1970 et la fin des
années 1990 a environ 40 m2 aujourd'hui. Ce n'est pas la technique
qui a imposé cette hausse, mais nos choix. Idem pour la voiture :
après-guerre, la France comptait 2,5 millions de véhicules
particuliers : de nos jours, on en dénombre 40 millions. Or
l'automobile n'a pas simplement remplacé la marche à pied ou le
cheval. Partout, les gens se sont mis à aller plus loin pour un même
temps de déplacement.
Résultat, la voiture a façonné l'étalement urbain et créé sa propre
dépendance. Et si demain les véhicules deviennent deux fois plus
efficaces, la réaction la plus probable ne serait pas la sobriété,
mais d'aller encore plus loin, par exemple pour les week-ends. C'est
tout le défi de l'action publique : ses leviers ne fonctionnent
vraiment que lorsque les individus atteignent un seuil de satiété,
quand ils acceptent de ne pas consommer toujours plus.
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CSV
: Et dans quel secteur devrait-on concentrer les efforts ?
J-M.J.
: Il faut agir partout : transports, logements, agriculture,
industrie. Mais la première bataille reste mentale : accepter de
plafonner notre consommation. Les solutions techniques, nous les
connaissons : rénover massivement les logements plutôt que
construire toujours plus ; réduire progressivement la taille des
cheptels : réintroduire les légumineuses et les haies pour restaurer
les sols, améliorer l'infiltration de l'eau et la productivité
agricole ; limiter le nombre et la taille des véhicules : réduire la
production industrielle en limitant la demande.
Deux
secteurs restent particulièrement complexes sans sobriété :
l'industrie, qui ne pourra pas être totalement décarbonée si nous
continuons à acheter autant d'objets ; les déplacements, où
l'augmentation continue des distances annule les gains techniques.
Et il y a un domaine pour lequel le débat est sans doute moins
évident qu'il n'y parait, à savoir celui de notre production
d'électricité : je n'ai pas encore d'opinion arrêtée sur la
répartition optimale entre nucléaire et renouvelables.
CSV
: Vous évoquiez son impact sur la baisse de nos émissions carbonées
: quel pourrait être le plafond d'électricité nucléaire à l'horizon
2050 ?
J-M.J.
: La première limite du nucléaire porte sur la vitesse de
déploiement : construire des réacteurs prend du temps.
La
seconde concerne l'uranium 235 : si le monde augmente massivement sa
part de nucléaire, la disponibilité de la ressource pourrait devenir
une contrainte. D'un autre côté, quand on parle d'énergies
renouvelables, les gens pensent surtout a l'éolien et au solaire,
dont la production est en augmentation : personne n'évoque
spontanément l'hydroélectricité, qui constitue pourtant hors
biomasse la première source d'énergie renouvelable que nous
consommons, ni le biogaz. Or les premières se distinguent des
secondes par le fait qu'elles ne sont pas pilotables.
C'est
un vrai problème, car notre société s'est structurée autour d'une
électricité disponible à tout instant : ni un dentiste, ni un
professeur, ni une usine, ni un supermarché ne peuvent facilement
caler leur activité sur le vent ou le soleil. Et de ce point de vue,
le nucléaire n'est pas un bon « backup » : utilisé seulement quand
il n'y a ni soleil ni vent, son facteur de charge diminue et son
coût au kilowattheure augmente. Il faudrait donc pouvoir convertir
l'éolien et le solaire en sources d'énergie pilotables. Certains
affirment que nous y parviendrons facilement, d'autres estiment que
c'est impossible a large échelle. Je ne sais pas qui a raison ... et
nous le saurons peut-être trop tard ! Pour l'heure, bien des pays
n'affichent pas l'intention de miser sur le nucléaire. Ainsi en
Europe, l'Espagne a peu de centrales et ne souhaite pas les
remplacer, I 'Italie pas du tout, la Pologne n'a encore rien lance
et Allemagne a décide de sortir du nucléaire. D'ailleurs, on notera
que ce pays n'a pas réussi à compenser l'intermittence du soleil et
du vent : bien qu'ayant installe 160 gigawatts de solaire et
d'éolien, ses capacités pilotables restent d'environ 100 gigawatts,
comme au début des années 2000 ! Résultat, pour supprimer le
charbon, elle souhaite construire 20 gigawatts de centrales au gaz.
CSV
: Au-delà de cet arbitrage, les efforts doivent donc viser à réduire
la consommation. Mais comment rendre la sobriété désirable ?
J-M.J.
: Imposer la sobriété à une population qui n'en a pas envie est très
compliqué. Il y a certains domaines dans lesquels on peut y
parvenir, parce qu'elle offre une contrepartie tangible et
immédiate. Par exemple, en matière de transports, c'est le cas du
vélo électrique. Pour ceux qui vivent à moins de 15 km de leur
travail, c'est une option envisageable. Ses bénéfices sont immédiats
: moins de stress pour se garer, de l'exercice et des bénéfices pour
la santé, et un cout nettement inférieur à celui d'une voiture.
C'est aussi bon pour le climat, sauf bien sur si les économies sont
reportées sur l'achat de billets d'avion, auquel cas tout son
intérêt est annulé ! Or c'est typiquement pour les avantages
immédiats que les gens l'adoptent, et non pas pour « sauver le
climat > : la preuve, bien des Parisiens circulent aujourd'hui à
vélo, sans que cela ne diminue leurs émissions de CO puisqu'ils
pourraient se déplacer en métro. Mais je dois dire qu'il y a
d'autres domaines ou il est plus difficile d'avoir des arguments
convaincants : par exemple, en matière de sobriété vestimentaire ou
numérique.
CSV
: Dans un entretien récent, vous évoquiez l'action collective comme
remède a l'écoanxieté. Pouvez-vous nous en dire plus ?
J-M.J.
: On m'avait demandé si j'étais écoanxieux. J'ai répondu que j'avais
la chance d'être entouré de gens qui prennent la question du
réchauffement climatique au sérieux. L'écoanxiété se développe
d'autant plus qu'on se sent seul face au problème. Quand votre
métier ou votre engagement associatif consiste à s'en occuper, cela
va déjà nettement mieux. C'est dans cet esprit que j'ai fonde le
Shift Project en 2010. Il s'agissait de rassembler et mettre en
réseau un maximum d'acteurs du monde économique, des gens qui de
l'intérieur du système, peuvent véritablement faire bouger les
lignes. Et quinze ans plus tard, j'ai le sentiment que ce travail
n'a pas été inutile : nous ne sommes sans doute pas pour rien dans
le retour d'une planification écologique au sein du gouvernement
français, ou dans le fait que la décarbonation rejoigne maintenant
la question de la souveraineté. Dans le numérique, dans la santé, on
voit les préoccupations évoluer. En somme, tout n'est pas perdu.
Et
comme le disait Yann Arthus-Bertrand, il est trop tard pour être
pessimiste ...
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